Depuis ses débuts dans les années 90, le E-commerce évolue par couches successives : moteurs de recherche, marketplaces, comparateurs, publicité, puis expériences d’achat de plus en plus intégrées. Avec l’arrivée d’agents d’intelligence artificielle capables de nous conseiller, et désormais d’acheter à notre place, une nouvelle question se pose : comment structurer le commerce pour des systèmes autonomes et plus seulement pour des utilisateurs humains ?
C’est dans ce contexte que Google a commencé à documenter son standard open source destiné à l’E-commerce agentique : Universal Commerce Protocol (UCP). Une spécification ouverte, documentée publiquement, avec des implémentations de référence destinées à être reprises par l’ensemble de l’écosystème. Ce choix est structurant car il place UCP dans la continuité des grandes briques d’interopérabilité du web, où la valeur ne provient pas de l’exclusivité mais de l’adoption massive. L’enjeu n’est pas de proposer un nouvel outil ou une nouvelle plateforme, mais de poser les bases techniques d’un commerce conçu pour dialoguer avec des agents IA, de manière standardisée et scalable.
Du web marchand aux systèmes capables d'agir
Le web marchand tel que nous le connaissons repose historiquement sur des pages : des pages catégories, des fiches produits, un tunnel d’achat… Même lorsque des systèmes automatisés interviennent – on pense au balisage destiné au SEO, aux attributs pour Google Shopping, aux exigences techniques du SEA et du retail media – ils servent avant tout à orienter un acheteur humain vers une interface conçue pour lui.
Les agents IA introduisent une rupture profonde. Un agent n’a pas besoin de naviguer sur des pages mais de lire des informations structurées, explicites, comparables et actionnables. Pour arbitrer, il doit pouvoir comprendre une offre comme un ensemble de critères : prix, disponibilité, conditions, délais, modalités d’exécution, entre autres.
Universal Commerce Protocol s’inscrit précisément à cet endroit : entre l’intention d’achat formulée par un agent et la capacité d’un système marchand à y répondre de façon fiable et pertinente.

UCP : une logique de protocole, pas de produit
Le terme de “protocole” est ici central. UCP ne désigne ni une API prête à brancher, ni une stack marketing imposée aux E-commerçants. Il s’agit d’une spécification conceptuelle et technique visant à définir un langage commun pour les échanges commerciaux entre systèmes qui agissent en autonomie.
Cette logique de protocole répond avant tout à un problème structurel que Google résume par le modèle “N × N”. Jusqu’à présent, chaque nouvelle interface – moteur de recherche, assistant vocal, application mobile, comparateur – devait établir des connexions spécifiques avec chaque marchand ou chaque plateforme pour accéder aux catalogues, aux prix, aux stocks et aux règles commerciales. Plus le nombre de surfaces et de marchands augmente, plus le nombre d’intégrations nécessaires croît, de façon exponentielle. Ce modèle est incompatible avec un futur où des centaines d’agents IA pourraient interagir avec des millions d’offres.
Ainsi, dans les publications de Google et les différentes analyses d’experts, on retrouve une même idée : le commerce doit pouvoir être décrit et compris au-delà des interfaces graphiques. De la même manière que le web s’est structuré autour de protocoles (HTTP, HTTPS) et de conventions partagées, le commerce agentique a besoin d’un socle commun pour émerger et se développer.
UCP se situe donc au niveau de l’architecture : il décrit comment exprimer une intention d’achat, comment formuler une offre de vente, comment en orchestrer l’exécution – sans présumer des outils, CMS ou plateformes utilisés en aval.
Les briques conceptuelles d'Universal Commerce Protocol
UCP repose sur une modélisation claire de l’acte commercial. Cette modélisation se structure autour de quelques notions fondamentales, que l’on retrouve de manière récurrente dans la documentation Google et les différents décryptages :
- L’intention : la formalisation d’un besoin d’achat, incluant des contraintes de prix, de délai, de localisation ou de préférences.
- L’offre : la capacité d’un marchand à répondre à cette intention de manière structurée, avec des conditions explicites.
- L’exécution : la manière dont l’achat est honoré (livraison, retrait, activation d’un service).
- La transaction et le suivi : validation, paiement, confirmation, gestion post-achat.
Ce découpage est important, car il montre que l’acte d’achat n’est plus pensé comme un parcours utilisateur, mais comme une séquence logique interprétable par un agent. La valeur ne réside plus uniquement dans la présentation, mais dans la clarté et la cohérence des règles.
Une évolution progressive, ancrée dans l'existant
Un point souvent mal compris est le rythme réel de cette transformation. UCP ne surgit pas comme une rupture brutale. Google procède de manière incrémentale, en s’appuyant sur des briques déjà largement adoptées par l’écosystème E-commerce.
Les évolutions de Google Merchant Center en 2024 et 2025, avec notamment le déploiement de GMC Next, l’ajout de nouveaux attributs décrivant les modalités de paiement, de livraison, de retrait ou de retour, vont clairement dans le sens d’UCP. Ces évolutions ne visent pas uniquement à enrichir l’affichage des produits, mais à décrire une offre comme un objet contractuel complet, exploitable par des systèmes automatisés.
Autrement dit, bien avant que Google ne dévoile l’Universal Commerce Protocol, les fondations opérationnelles du commerce agentique ont commencé à se mettre en place dans les outils existants.
Cette évolution se traduit déjà par des applications concrètes. La première implémentation visible de cette logique est le checkout intégré dans les interfaces conversationnelles de Google (AI Mode de Search et application Gemini), aujourd’hui déployé aux États-Unis. Dans ce modèle, l’achat peut être finalisé directement depuis l’interface de recherche, sans redirection vers un site e-commerce classique.
Pour rassurer les marchands, Google a tenu à poser plusieurs garde-fous : le commerçant reste “Merchant of Record”, c’est-à-dire entité juridique qui vend des biens ou des services à un client final. Le E-commerçant conserve la relation client et la donnée associée, et garde la maîtrise de ses règles commerciales (retours, remises, frais, conditions). L’interface transactionnelle change, mais la responsabilité commerciale demeure côté marchand.
Cette promesse du “zéro clic” ne signifie donc pas la disparition du site e-commerce, mais un déplacement partiel de l’acte d’achat vers des surfaces conversationnelles, là où l’intention est formulée et interprétée par l’IA.
Ce que prépare Google à moyen et long terme
A ce stade, il est important de distinguer la vision stratégique de l’opérationnel. UCP n’implique pas une refonte immédiate des sites e-commerce, ni la disparition des parcours classiques pour les acheteurs humains. En revanche, il trace une direction claire : le commerce en ligne tend vers un modèle où les offres doivent être compréhensibles, comparables et actionnables par des agents IA.
Cette trajectoire implique plusieurs évolutions structurantes :
- une importance croissante de la qualité et de la cohérence des données commerciales,
- un glissement progressif de la valeur, de la mise en scène vers la capacité à répondre à des règles,
- une intégration plus forte entre E-commerce, paiement, logistique et service client.

L'avis de Nova3
Chez Nova3, nous voyons l’Universal Commerce Protocol comme un signal d’architecture et non comme un levier tactique immédiat. Pour les techniciens du E-commerce, il est important d’anticiper et préparer le changement de paradigme introduit par l’IA agentique.
Pour les spécialistes du marketing, cette mutation soulève également une question stratégique. Un agent IA ne perçoit ni le design d’un site, ni l’aspect émotionnel d’un achat, ni le storytelling d’une marque… Il décide en fonction de critères explicites et de valeurs mathématiques. Deux offres perçues comme très différentes par un humain peuvent devenir équivalentes pour une machine, tandis qu’une offre plus “lisible” sur le plan contractuel peut être systématiquement favorisée.
Finalement, UCP confirme une tendance que nous observons déjà sur le terrain : les projets E-commerce les plus robustes sont ceux qui reposent sur des fondations claires, interopérables et bien structurées. La capacité à décrire une offre commercialement attrayante, de manière précise et exhaustive – prix, disponibilité, conditions, exécution – devient peu à peu plus stratégique que l’optimisation d’un parcours isolé.
Notre conviction est simple : le commerce agentique ne se déploiera pas par un protocole qui ne reste qu’un moyen, mais par la montée en puissance des systèmes existants. Ceux qui investissent aujourd’hui dans la cohérence de leurs données, la fiabilité de leurs flux, la clarté et la lisibilité de leurs règles et conditions, seront naturellement mieux positionnés lorsque ces standards prendront de l’ampleur pour redéfinir les lignes de la vente en ligne.